• L'Abandon

     

    paris annees 50

    Le Jeu de Lakévio

     

    Au moins deux fois par semaine Maman me traînait chez Monsieur Amédée. Je ne voulais pas y aller, je traînais des pieds. Elle se fâchait et me tirait par le bras au point de me faire trébucher dans l'escalier du métro, ce gouffre sombre où nous allions nous jeter quittant la rue et le soleil. " Mais dépêches toi donc ! Arrête de faire ta mauvaise tête ! Nous allons être en retard si ça continue ! Tu voudrais mécontenter Monsieur Amédée ? Tu sais pourtant comme il est bon pour nous. Qu'est ce que nous deviendrions sans lui avec ton coureur de père qui nous a laissé sans ressources. Et tâche d'être aimable je te prie ! "

    Je détestais Monsieur Amédée. D'abord il était très laid avec ses gros sourcils noirs et son grand nez. Et puis je trouvais qu'il sentait mauvais. Et puis, même s'il me souriait, je voyais bien qu'il aurait préféré que je ne sois pas là quand Maman venait travailler chez lui. Déjà il ne me souriait pas du tout lorsqu'il arrivait qu'elle soit dans une autre pièce.

    Il me faisait asseoir dans le fauteuil près de la fenêtre et je n'avais pas le droit d'en bouger . Il me collait un livre entre les mains mais c'était un livre pour grand et je ne savais pas encore assez bien lire. Maman se mettait à la table et elle tapait sur une machine à écrire des lettres qu'il lui donnait. Ca , la machine à écrire, j'aurais  bien aimé la faire marcher mais je n'avais pas le droit de la toucher.
    Après les lettres ils me disaient de ne pas bouger, qu'ils devaient finir un travail dans la pièce d'à côté et ils me laissaient tout seul.

    C'était long et comme la nuit tombait et qu'ils n'avaient pas allumé la lumière je me retrouvais presque dans le noir, avec juste la lumière de la rue. Il m'arrivait de m'endormir mais le plus souvent je m'ennuyais et avait hâte de rentrer chez nous ou même de retrouver l'école.

    Quand ils reviennaient c'était pire. Lui il avait l'air content et il me faisait encore plus peur car il parlait et riait  fort et me pincait la joue ou l'oreille à me faire mal "Alors le petit bonhomme a été sage ? "  Et Maman ce n'était plus Maman, c'était une autre personne, elle ne me regardait pas, les yeux dans le vide, elle m'habillait très vite et me poussait dehors. En général elle ne parlait pas pendant tout le chemin du retour et je n'avais pas intérêt à la contrarier parce qu'elle se mettait tout de suite en colère. Elle aussi elle me faisait peur. Elle marchait si vite que j'avais du mal à la suivre "Tu peux arrêter de traîner comme ça ? Mais quel lambin toujours à révasser ! Tu crois que c'est ça la vie ? Révasser et prendre du bon temps ? Ah certainement pas ! La vie il faut en encaisser, tu peux me croire, on rigole pas tous les jours ! Enfin toi, au moins, t'as de la chance d'être un gars, parce que nous , les femmes ... "

    Et puis un jour on n'a plus eu besoin d'y aller chez Monsieur Amédée mais c'était pire parce que Maman elle s'y est intallée et moi je suis parti chez mes grands-parents à la campagne "on n'a pas le choix, mon Léon, Monsieur Amédée il ne veut pas d'enfant à la maison, et moi je dois faire ma vie tu comprends, si ton coureur de père ne  nous avait pas abandonnés, nous n'en serions pas là." 

    Je suis bien chez mes grands-parents, ils sont gentils et ils ont une ferme pleine d'animaux mais Maman ne vient pas souvent me voir. Et quand elle vient elle n'arrête pas de regarder l'heure à l'horloge de la cuisine.

    "T'es donc ben pressée de repartir !" lui a dit un jour Mémée.

    "C'est que... j'ai  profité qu'il avait un rendez-vous de travail mais il faut que je sois de retour avant lui pour pas qu'y se doute"

    "Se doute de quoi ? Que t'as un gamin et que t'as envie de le voir ? Et des parents aussi ! "

    Maman n'a pas répondu mais elle est repartie encore plus tôt que d'habitude cette fois-là et depuis elle n'est jamais revenue.


  • Commentaires

    1
    Mardi 23 Janvier à 12:06
    Diable ils ne sont pas gâtés. La mère qui se prostitue... les parents qui essaient de lui faire entendre raison. En même temps il y a des prostituées qui aiment leurs enfants...
    Ce serait curieux d'écrire une deuxième version de l'histoire...
      • Mercredi 24 Janvier à 14:37

        je n'irais pas jusqu'à dire qu'elle se prostitue... disons qu'elle cherche à tout prix une sécurité et un statut social

    2
    Mardi 23 Janvier à 18:21

    Quelle triste histoire ! Elle glace le sang. Pauvre femme...Pourquoi subit-elle ce type ? Il n'y avait pas autre chose à trouver comme boulot ?... Heureusement que le petitou a ses grands-parents ! Tu vois, j'ai bien marché à ton récit !

      • Mercredi 24 Janvier à 14:38

        c'est une autre époque (à voir les vêtements) ... j'en aurais à raconter sur les malheurs de ma mère fille-mère à cette époque....celle-ci n'a probablement pas la carrure...

    3
    Jeudi 25 Janvier à 00:38

    En fait, "prostituer" n'est pas péjoratif pour moi - certainement pas pour les femmes qui cherchent un protecteur ou à arrondir leurs fins de mois. J'ai eu une collègue divorcée qui y a recouru pour ses enfants - tellement elle était mal payée. J'étais scandalisée - par la situation faite par son employeur...  Mais hélas, que pouvais-je faire ?  Alors évidemment, bien sûr, dans les années 50 et même 60, les mères filles mères ou les mères seules n'étaient vraiment pas gâtées...

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