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    le jeu de Lakévio

    Joseph Lorusso

     

    Témoin 1 :  Oui Monsieur le Commissaire je les ai vus ! Comment ne pas les remarquer, déjà à picoler à onze heures du matin ! Avec la petite qui ne tenait pas debout déjà, vautrée sur le type. C'est elle la morte n'est ce pas ?  Je les connaissais , enfin de vue hein ! Je les avais vues qui faisaient le tapin rue Bernanos, et le pire c'est qu'il y avait des gars pour monter avec elles ! Faut aimer les ivrognes ! Le gars, non, je ne l'ai jamais vu. J'ai pensé que c'était le maquereau, elles étaient baba devant lui, à boire ses paroles. Enfin, elles ne buvaient pas que ça, ha ha !  Pour moi c'est lui qui a fait le coup : elle voulait peut être plus travailler ? Il faut voir comment il la tenait, c'était sa chose ça se voyait, sûrement qu'il n'a pas accepté qu'elle lui échappe ? Un  drôle de monde, Monsieur le Commissaire.

    Témoin 2 : Oui Monsieur le Commissaire, ils étaient assis à cette table là. Apparemment il y avait du drame dans l'air...La petite, c'est la morte n'est ce pas ? était effondrée dans les bras de l'homme qui la soutenait comme il pouvait tandis qu'avec l'autre ils semblaient chercher une solution au problème. Quel problème ? Ah ça je ne sais pas, mais la grande avait l'air plutôt soucieuse pour son amie. Peut être qu'elle avait reçu des menaces ? S'ils étaient ivres ? Ah ça je ne crois  pas, ils avaient commandé une bouteille bien sûr, pour se réconforter. La pauvre petite avait l'air si triste. Si c'est pas malheureux de mourir comme ça dans la fleur de l'âge...j'espère que vous trouverez qui a fait ça, un marginal sûrement ? Ces filles là sont exposées, car vous savez bien quelle était leur profession, Monsieur le Commissaire, elles peuvent tomber sur des desaxés, les malheureuses... Et ce brave homme en chemise blanche ne pouvait pas être toujours là à la protéger. Quelle misère...

    Témoin 3 :  Oui Monsieur le Commissaire, je les ai tout de suite remarqués : il y avait de la tension dans l'air. D'abord on voyait bien que la petite, c'est la morte non ? avait peur de quelque chose, elle était blottie contre le gars et ne le lâchait pas. Lui semblait assez protecteur, Il y avait quelque chose entre eux, de la tendresse, c'était un couple quoi... bon même si par sa profession... mais lui elle l'avait dans la peau, ça se voyait. Par contre je me suis demandé.. la grande, elle l'avait vraîment pas l'air commode, comme si ça la dérangeait de les voir comme ça. Elle faisait la gueule ça c'est sûr... A un moment on avait l'impression que si ses yeux avaient été des poignards...Allez savoir jusqu'où ça peut aller la jalousie hein...sans compter qu'après avoir bu comme ça, dès le matin, on peut perdre le contrôle de soi, non ?


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  •  (le jeu de Lakévio)

     

    1880 Lluisa Dulce i Tressera marquise de Caastellflorite by Antonni Caba

     Antoni Caba - Portrait de la marquise de Castellflorite - 1880

      

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Comme chaque jour depuis plusieurs mois, presque deux ans même avait calculé Fanchette, sa  bonne, la marquise sortit à cinq heures.

    Elle lui avait apporté son manteau léger car le temps le permettait, ses gants et son chapeau, celui avec la voilette car  Madame tenait à une certaine discrêtion lorsqu'elle se livrait à ses bonnes oeuvres comme elle disait.
    Firmin, le chauffeur, s'était présenté à l'heure dite, en uniforme, le visage impassible comme toujours, ce qui navrait Fanchette qui avait le béguin pour lui. Mais inutile de rêver, de toutes façons Madame ne permettrait jamais ! Madame était bonne mais très stricte sur certaines choses, notamment sur la question des bonnes moeurs.
    Fanchette se souviendrait toujours du renvoi d'Emilienne l'aide cuisinière enceinte des oeuvres du valet de chambre de Monsieur qui lui aussi avait été "remercié". Le Maître avait bien protesté car il tenait à Bernardin qui le servait depuis quinze ans mais s'était résigné "Que voulez-vous mon Brave, ma femme a de la religion et des principes ! "
    Bref Fanchette tenait à sa place, d'autant plus maintenant que Madame, non seulement s'absentait toute la fin d'après midi et jusqu'au repas du soir pour s'occuper des misereux de la paroisse, mais en plus se retirait, fatiguée, dans sa chambre tout de suite après dîner. Il n'y avait pas tant de si bonnes places où l'on ne travaillait qu'une partie de la journée !

    Firmin ouvrit la porte arrière de la voiture et Fanchette vit sa maîtresse s'y installer puis il regagna sa place au volant et elle regarda l'automobile s'éloigner dans l'allée.

     

    "Madame est bien installée ? Je dépose Madame où aujourd'hui ?  "

    " Grand voyou ! Vous ne pouvez pas aller plus vite ? Je n'en peux plus d'attendre ! "

    "L'attente c'est déjà le plaisir dit-on !  Que Madame ne s'inquiête pas : la cheminée est allumée, le brandy prêt à être servi, et pour le reste, Madame sait bien que tous ses désirs seront exaucés ! "

    " Firmin vous êtes ...vous êtes... accélérez donc un peu, cette attente me tue ! "


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  • catherine rey aquarelles les grandes dames

    Ail ?... Non, carottes ! (aquarelle de Catherine Rey)

    Je sais, je sais... Mais dites-vous que j'aurais pu faire pire ! 

     

    De plus, c'est le jour des Papous number two !

    A partir du tableau proposé, écrire un texte  en prose ou un poème en plaçant judicieusement les dix mots de la liste suivante que vous mettrez en gras dans votre texte. (Comme vous êtes doués, j'ai rajouté deux mots à la liste , ce qui est plus conforme au vrai jeu des Papous dans la Tête, émission diffusée le samedi soir de 20h à 21h sur France-Culture ou en podcast quand vous voulez ou presque !)

    soierie

    excelllent

    éliminer

    explication

    tranchant

    éclaireur

    douçâtre

    dominer

    effet

    hostile

     

    Depuis que ce vieux paysan est venu nous chercher , nous les trois ânesses qui avons travaillé toute notre vie, notre existence a changé : plus de monde hostile où il faut dominer pour défendre sa part de fourrage. Bon , j'avoue, il m'arrive encore de me servir du tranchant de mes dents sur une de mes compagnes de pré, Karma, par exemple que je trouve trop indolente, mais c'est juste par jeu. 

    Nous n'avons pas eu besoin d'explication pour comprendre ce que l'on attendait de nous : débroussailler le champ qui entoure la maison de notre nouveau maître qui    prétend que c'est pour cela qu'il nous a achetées : pour entretenir le terrain en pente qui monte sur la colline.
    D'après la voisine, une parisienne qui vient pour les vacances, c'est aussi parce qu'il aime s'occuper d'animaux et est en manque depuis qu'il n'a plus ni vaches, ni moutons, juste ce chien agaçant qui nous aboie dessus.

    A chaque fois que cette voisine arrive, sa petite fille, un mini humain qui saute partout un peu comme le chien mais en plus pacifique, vient en éclaireur de notre côté et se met aussitôt à crier : "Mamie, les ânesses sont là ! Il faut leur apporter des carottes !"

    Et c'est ce qui se passe : de délicieuses carottes au goût doucâtre et sucré. Nous en raffolons ! Puis nous avons droit à des caresses : "Mamie leur museau c'est doux comme de la soierie ! " Caresses que j'apprécie mais surtout parce qu'elles ont pour effet d'éliminer provisoirement les mouches qui nous persécutent.

    Ce que nous espérons ? Que ce fermier,  cet excellent homme, vive le plus longtemps possible !

     

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    Le Jeu de Lakévio

     

    Dean Cornwell

     

    Ma chère Flora,

    Hé oui, tu vas être étonnée lorsque tu recevras cette lettre d'avoir déjà de mes nouvelles ! C'était il y a deux semaines à peine que nous nous pleurions dans les bras l'une de l'autre juste avant l'embarquement.
    Je sais combien tu désapprouvais mon départ pour le "Nouveau Monde" ! Tu aurais voulu que je reste avec toi chez Madame mais je te connais, ne recommence pas à pleurnicher, tu as Camilla et Carmencita, tu n'es pas seule. Et puis tu te feras sûrement des copines parmi les nouvelles .

    Je te l'ai dit : je ne m'entendais plus avec Madame. Parce que j'avais osé lui tenir tête à propos de la petite Zohra, bien trop jeune à mon avis, pour se venger, elle s'était mis à me réserver les pires de ces messieurs, ceux que les autres filles ne voulaient pas. Je n'en pouvais plus. C'est pourquoi j'ai sauté sur l'occasion lorsqu'on m'a parlé de cette Maison à New York. Ca ne pouvait pas être pire !

    Mais ça ne sera pas ! C'est encore mieux. C'est pour ça que je t'écris, pour te l'annoncer. Je suis tellement contente !

    Pendant la traversée, entre parenthèse c'est bien agréable de ne rien faire et le temps est excellent, il se trouve qu'un gringalet, le genre qui voyage avec sa maman, une vieille bique qui le surveille de près, s'est mis à s'intéresser à moi, puis à me faire la cour. Le fils-fils à sa maman, je suis sûre qu'il est encore puceau ! Et que je te jette des coups d'oeil énamourés, et que je rougis si je le regarde, ha ha ha !

    J'ai flairé l'aubaine, tu me connais... J'en ai tellement ma claque du métier ! C'était l'occasion qui ne se représenterai peut être plus une fois que je serai enfermée dans cette maison.

    Alors je suis allée dans son sens. J'ai joué la timide, l'effarouchée. Moi aussi j'ai rougi et baissé les yeux. Et ça a donné un peu d'assurance à ce grand couillon, c'est qu'il ne fallait pas perdre de temps, en plus avec la vieille qui ne le le lâche pas ! Heureusement qu'elle joue au bridge, ça nous a laissé assez de temps ... Pour quoi ? Ben pardi ! Pour qu'il se décide enfin à m'emmener dans sa chambre, ha ha !
    Et moi qui jouais la pudique, l'effrayée, devant son sexe riquiqui, mais ça ça me fera des vacances !
    Bref ça n'a pas été facile de jouer l'ingénue tout en l'emmenant à concrétiser, je suis sûre que c'était sa première fois !

    Bien sûr à un moment il a eu un doute sur ma virginité, alors je lui ai servi un conte : un cousin qui m'aurait forcée à l'adolescence  et j'ai même réussi à pleurer devant une histoire si triste et il m'a consolée.
    Et, je te le donne en mille : il m' a demandé en mariage ! Bingo ! La vieille en a fait une jaunisse mais Gonzague (ha ha !) est tellement amoureux que pour une fois il lui a tenu tête. Bien sûr il ne m'appelle pas Zaza, je lui ai donné mon ancien prénom : Elizabeth, orpheline (il vaut mieux qu'il ne connaisse pas mes parents) élevée par une tante très pieuse aujourd'hui malheureusement décédée.

    Et voilà le travail ! Nous nous marierons à l'arrivée et nous installerons dans un appartement qu'ils ont là-bas.

    Le côté négatif, mais ce n'est pas grand chose, c'est qu'il va me falloir supporter la vieille, au moins au début car je me fais fort de m'en débarrasser un jour.

    Et aussi que Gonzague est énormément collant : il ne me lâche pas, et que je te prends la main, et que je te regarde dans les yeux, et que je t'embrasse, et que je passe le bras sur mon épaule, à ma taille... Bah tu me diras, on a l'habitude, il suffit de penser à autre chose !

    Et pour ce qui est de la chose pareil, il veut tout le temps, ceci dit, avec ce qu'il a,  il ne me fait pas grand mal, c'est vite passé , ha ha ! Et par rapport à la Maison, ce sont des vacances !

    Pour l'instant j'accepte toujours, une fois la bague au doigt, c'est comme pour la vieille, c'est moi qui déciderai.

    Voilà, ma Flora, ce que je voulais te raconter, ta copine Zaza a gagné le gros lot. Je vais maintenant être une Dame qui fera ses courses sur la cinquième Avenue et que tout le monde respectera .

    Ah je ne t'ai pas dit, il veut quatre enfants, quelle idée ! Je ne m'en fais pas trop de ce côté là : après tous ces avortements, surtout le dernier où j'ai failli y passer, ça m'étonnerait fort que je puisse encore en avoir. Mais bien sûr j'ai dit que oui, que j'en rêvais aussi. Si tu avais vu son sourire niais devant mes minauderies !

    Je t'embrasse ma Flora, prends bien soin de toi.

    ZAZA


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  •   (le jeu de Lakévio)

    Roland Lee aquarelle maison en Suisse

     

    Pourquoi je l'aime autant ?

    Elle n'est même pas très belle. Et beaucoup moins fleurie : je n'y suis pas assez pour entretenir des fleurs.
    Pourquoi je n'y suis pas assez ? Parce que je suis la seule à l'aimer à ce point.

    Elle est tout juste confortable et plutôt mal conçue : peu d'intimité possible, les pièces donnent les unes dans les autres, gare à celui qui est dans la chambre du fond et doit se lever la nuit, il réveillera tout le monde en passant !

    C'est un coin de verdure, adossé à une colline avec la rivière en contrebas. Il n'y a pas la mer, il n'y a pas la montagne. La rivière n'est pas très propice aux bains. Elle est entourée d'un terrain à moitié sauvage (on y croise des chevreuils, des lièvres et des renards, quelques sangliers aussi), non cultivable et non constructible car potentiellement inondable.

    Il n'y a aucune animation, pas un commerce. Ceux qui y vivent encore, vieillissent.

    Les vaches ou les poules peuvent envahir la route, peu de voitures y passent. De toutes façons c'est un cul-de-sac. La seule route mène à la rivière qui entoure le village, elle s'arrête à l'entrée d'un champ.

    Et pourtant lorsque la vie m'en a éloignée pendant deux longues périodes, je rêvais un jour sur deux ou trois que j'y étais. J'étais en manque.

    Voici la vraie :

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    Ma famille a commencé par la louer en 1942, l'exode les ayant fait quitter Paris. Ma mère et sa soeur avaient trouvé un travail à Vichy (hé oui...). Toutes les deux sans conjoint (l'un avait divorcé , l'autre s'était volatilisé - dès le début), elles n'avaient pas le choix. Elles laissaient leurs enfants respectifs (pas moi, je n'étais pas née) en garde  à la grand-mère et à l'arrière grand-mère  dans cette maison, le grand-père allait et venait en tentant de faire fortune.
    C'était alors une vieille ferme très rudimentaire, sans confort.
    La grand-mère  faisait des kilomètres à pied chaque jour pour trouver des denrées alimentaires à acheter dans les villages alentours, les gens du village, malgré leurs potagers et poulaillers bien remplis, ne voulant pas vendre à des "étrangers" (hé oui...).

    A la fin de la guerre (non, je n'étais pas encore née) tout le monde est remonté sur Paris mais ma mère a gardé la vieille ferme en location comme "maison de vacances". J'y ai fait mes premiers pas et appris à nager dans la rivière.

    Ma mère l'a finalement achetée dans les années 70 et faites rénover en deux fois, la deuxième pour y passer sa -courte- retraite.

    A sa mort, j'ai racheté la part de ma soeur (qui bien sûr peut en profiter tant qu'elle veut).

    A chaque fois que j'y arrive je suis sur un nuage. A chaque fois que j'en repars je suis infiniment triste (même si j'ai envie de rentrer pour  retrouver mon petit monde).

    Allez comprendre ...


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