• naissances

     ( le jeu de Lakévio)

     

    Presque vingt heures déjà. C'est ça l'été : on termine tard. Il faut finir le champ avant les orages qu'ils annoncent pour demain. Et demain quatre autres à labourer, j'espère que ce sera possible.  J'aime ce moment où le jour baisse, où la chaleur diminue et ce calme,  ce silence qui s'abat, certains oiseaux se taisent  enfin, pas tous,  ça ce sera de courte durée parce que grenouilles et chouettes vont prendre le relais et ce sera un beau tintamarre aussi ! J'aime cet endroit, ma terre, avec la rivière en contrebas, surtout le soir en été, comme maintenant, même si les journées sont longues et qu'il y a toujours quelque chose à finir.
    D'où je suis je vois ma ferme au loin, je distingue même le chien dans la cour, je n'ai pas voulu l'emmener, il course les moutons du champ d'à côté, je l'ai mal dressé. Les gosses le gâte trop.
    D'ici une demi-heure je pense rentrer, la Marie aura fait manger les gamins, peut être elle aussi. moi ce ne sera pas pour tout de suite, il me reste les cochons à nourrir, aller voir la Marguerite, j'ai bien vu pendant que je trayais les vaches tout à l'heure,  elle ne va pas tarder à faire son veau, cette nuit peut-être ? Et aussi l'eau pour la volaille, la Marie n'arrive plus à soulever l'arrosoir si près du terme, le médecin le lui a interdit.  Elle en fait déjà beaucoup, je vois bien qu'elle peine.
    Tiens je me demande laquelle va "mettre bas" la première : cette brave marguerite où ma femme, ha ha ! Si elle m'entendait je suis sûr que ça la fâcherait, pourtant c'est pas méchant. Pour La Marguerite je préfèrerais que ce soit une femelle, depuis la mort de la Noiraude, j'ai une place à l'étable. Pour nous ça m'est égal, on a déjà les deux, mais un gars de plus pour m'aider plus tard quand je serai vieux, je ne dirais pas non.

    Je vois le Père Lenoir, il arrête tout peu à peu. Il loue ses champs, quand il y arrive, pas tous, certains ne sont plus entretenus, ils tournent en prairie. Il s'est débarrassé de son troupeau. Les machines restent dans la grange. Ca doit être un crêve-coeur ! Il lui reste le potager et quelques poules, mais bon. Ah si ! Il s'est acheté deux ânesses, qui ne servent à rien, ça l'occupe ! Et ses vignes, il a dû les vendre ! Pas marrant de vieillir seul, enfin avec sa femme, sans gars pour continuer la ferme. Ils ont bien une fille mais elle est mariée en ville.

    "Papa ! Papa ! "

    "Qu'est ce que tu fais là , Toine ?"

    "Papa, les pompiers sont v'nus, ils ont emmené Maman à l'hôpital et la Marguerite n'arrête pas de meugler, on n'entend qu'elle ! "

    "Tudieu ! Et où est la p'tite ?"

    " J'l'ai donnée à la Mémée pour venir te chercher, mais faut qu'tu viennes, elle arrivera pas à courir après"

    "On y va Toine, aide moi à bâcher le tracteur pour s'il pleut. Va falloir que tu m'aides mon gars. Pendant que j'vais à l'étable, tu couches ta soeur, tu sauras ?"

    "Ouais P'pa !"

    "Je crois qu'ta mère lui met encore une couche la nuit, tu sauras ? "

    "Ouais j'l'ai déjà vu faire ! "

    " Pendant c'temps j'vais à l'étable, faut qu'j'vois si va falloir appeler le véto ou pas, si non va falloir que j'reste sur place. Toi tu restes près de ta soeur et dès qu'elle est endormie tu me rejoins à l'étable, je vais peut être avoir besoin de ton aide, prends le téléphone avec toi, des fois qu'on nous appellerai de l'hôpital  pour le bébé"

    "Dis P'pa, j'avais une idée pour le bébé, je voulais l'appeler Dominique comme mon mono de foot, et puis ça allait pour une fille aussi, mais Maman elle veut pas !"

    "Ecoute, Toine, la Maman c'est elle qui fait le travail, et j'vois bien avec les bêtes, c'est pas une partie de plaisir, alors moi j'dis qu'elle mérite bien d'être celle qui choisit, non ? Et elle a bien choisi pour toi et Perrine non ?"

    "Oui. Mais j'aimais bien Dominique"

    " Hé ben, tu sais quoi, le veau, c'est toi qui choisira ! "

    " Youpi ! J'vais l'appeler Dominique !!!"

    " Ha  ha , ça va rigoler au village ! Mais, ma foi, si ça te fait plaisir, après tout je crois que tu vas devoir m'aider à le mettre au monde et on risque d'y passer la nuit"

    "Comme Maman je l'aurais bien mérité ! "

    "Oui, voilà !"


  • Commentaires

    1
    Lundi 1er Mai à 11:05

    Tu m'as fait sourire et en même temps, j'ai le cœur serré. On ne sait pas assez combien ce métier est dur. Le travail et la solitude. Le manque à gagner, les dettes pour survivre et tous les risques...Mais, c'est vrai, on sait tout faire à la campagne, dès son plus jeune âge ! C'est une rude école.

    Beau texte.

      • Lundi 1er Mai à 11:50

        je les ai vu vivre toute mon enfance (pendant mes vacances), parfois partagé l'andouillette (pas le verre de vin) à 10 heures, assisté à la traite et bu le lait encore chaud. C'est un monde qui me parle.

    2
    Lundi 1er Mai à 16:43

    J'ai adoré ton texte qui me parle d'autant plus que, même si je suis la première de la famille à ne pas être née dans une ferme, a tout son arbre généalogique à la campagne, et c'est une vie que j'ai bien connue même si je ne l'ai  pas vécue !

    Que le bébé petit d'homme et le veau voient le jour en même temps a dû arriver bien des fois, et le papa a dû faire un choix sans appel.

    Belle tranche de vie que tu as superbement mise en valeur

    3
    Lundi 1er Mai à 20:36

    Comme Gwen, toute ma famille était à la campagne, ton texte me parle et me rappelle tout ce que j'ai entendu raconter même si je n'ai pas vécu cette vie-là. Tu as raconté magnifiquement. Merci.

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